1. Calcutta, la Cité de la Joie


Le train est bondé. La nuit, le couloir ressemble à un champ après la bataille, le chemin pour atteindre les WC ressemble à un véritable parcours d’équilibre entre les corps étalés sur le sol qu’il faut enjamber… Autant de monde et pourtant, un silence absolu…

26h de trajet, cela peut paraitre long, mais les voyages en train sont un vrai bonheur et je me suis bien reposée, bercée par les mouvements du train… Un petit garçon balaie le sol et reçoit une gifle d’un monsieur incommodé… Il est sourd... Mes yeux se remplissent de larmes et je me sens tellement impuissante face à la misère…


Calcutta, premières impressions


La gare d’Howrah est énorme ! Vraiment impressionnante ! C’est la plus grande gare d’Asie et elle mérite bien son titre. Des militaires portant leurs mitraillettes sur l’épaule et se barricadant derrières des murs de sac de jutes sont là pour assurer la protection contre le terrorisme et j’imagine le scénario catastrophique si quelqu’un avait l’idée de poser une bombe ici !

Devant la gare, les taxis jaunes sont de vieilles voitures Ambassador[1], on se croirait dans les années 60 en Angleterre…

La pollution est pire qu’à Delhi ! Vraiment, l’air est irrespirable mais peut-être qu’on finit par s’y habituer, au bout d’un moment…

Je retrouve Sudder Street, la rue des hôtels pour petits budgets. Avec mes deux camarades (une mexicaine et une espagnole) rencontrées dans le train, on a visité une dizaine de taudis avant de trouver un hôtel un peu près correct pour un prix modeste (9chf que l’on divise par trois personnes).

Première nuit à Calcutta : j’ai laissé le lit aux deux voyageuses plus âgées et je dors par terre sur un matelas. Tout d’un coup, j’entends un bruit juste derrière ma tête, il y a quelque chose qui bouge ! Je me retourne et je vois filer un truc dans un trou ! Je crie et je tremble de tout mon corps ! UN RAT ! Mon dieu! Et je dors par terre en plus ! Au secours ! Vite j’envoie un SMS à ma chère maman pour trouver un peu de réconfort, mais elle ne peut guère m’aider… Pauvre de moi, comment dormir avec un rat à mes côtés et qui farfouille dans mes affaires? Quelques minutes plus tard, je l’entends à nouveau, je tremble et je me dis : « Olala qu’est-ce que j’aimerais être dans mon lit douillet en Suisse… » Bref j’ai réveillé mes deux camarades de chambre, elles ont bien rigolé…

Voilà pour la petite histoire, je vais oser vous avouer la meilleure, le rat en question n’était qu’une minuscule souris… Ouf ! La honte quand même! Par contre les cafards étaient bien présent, ils m’ont chatouillé les cheveux et les jambes toute la nuit… Beurk ! J’ai mal dormi. Les chambres des milles et une nuit du Rajasthan me manquent déjà… Eh oui, bonjour le climat tropical ! Ici il fait plus chaud et plus humide, ce qui signifie que les chambres puent la moisissure.

P.S : je suis en train d’écrire et vous allez rire mais le patron de l’hôtel arrive avec un appareil bizarre qui fait bip bip, il vérifie la pièce. Je lui demande qu’est-ce qu’il fait ? Il me répond : « no problem, je contrôle partout s’il y a des bombes ! » Ah bon ok, maintenant je me sens en sécurité, au moins il n y a pas de bombe dans l’hôtel, ouf.



Calcutta

Calcutta Misère

Calcutta Sourires

Calcutta Émotions

Calcutta Vie

Calcutta Espoir !

Travail à Prem Dam



J’ai changé d’hôtel car mes deux camarades s’en vont demain et je ne veux pas passer Noël toute seule. Me voilà dans un hôtel dont l’ambiance est vraiment sympathique, je loge dans un dortoir avec dix autres camarades de chambre.

Chaque matin, à 6h15 et c’est Anny, la finlandaise, qui me réveille. Nous partons ensembles pour la maison de Mère Teresa où tous les volontaires se retrouvent à 7h pour le petit déjeuner avec un menu simple : tchai, bananes et pain de mie. Le petit déjeuner est un moment de rencontres. Il y a les groupes de volontaires qui viennent pour deux semaines et ceux qui restent des mois voir même des années. Il y a aussi les voyageurs qui, comme moi, s’arrêtent un moment pour faire du volontariat…

Il y a des jeunes et des plus vieux, mais surtout des gens de toutes les nationalités et de tous les styles. Le mec tatoué, percé et cheveux long qui restent ici des mois en travaillant au mouroir nous montre que « l’habit ne fait pas le moine ». En arrivant ici, je me suis sentie toute petite en voyant tous ces gens qui travaillent dans l’ombre et dans des conditions difficiles, ils ont tout quittés pour vivre ici et s’occuper des plus démunis. Je les appelle les saints anonymes. Quelle belle leçon d’humilité !

Après le petit déjeuner, nous partons dans les différents centres de Mère Teresa. Je travaille à Prem Dam, un hospice pour malades et mourants qui accueille environ 500 patients adultes. Prem Dam se trouvent en plein cœur d’un bidonville, juste à côté d’un grand tas d’ordures. Les images rappellent le film « La Cité de la Joie »[2] …

Un groupe de volontaires s’attèle à la lessive et il y a du boulot ! D’autres commencent les pansements. Les plaies sont vraiment impressionnantes ! Ça grouille de vers, ça pue, ça coule…

Je dois avouer que les premiers jours ont été difficiles. Je devais parfois retenir mes larmes surtout quand j’entendais les cris de Marguarette. Elle a la gangrène et on lui fait le pansement avec juste un petit sédatif mais sans anesthésie. Au fil des jours, malgré le peu de moyens et l’absence d’hygiène hospitalière, il y a une belle évolution. On en vient à dire que les plaies sont belles, ce qui en langage infirmier est courant mais ce qui surprend les novices.

Il y a un médecin indien qui vient une fois par semaine pour 500 patients. Les connaissances médicales des sœurs et des aides sont minimes et le matériel aussi.

Après les pansements, on masse les patientes, on les prend dans les bras, on leur donne de l’amour… Ma vocation d’infirmière (si on peut appeler cela une vocation) est née ici à Calcutta, il y a 8 ans. J’étais bénévole dans différents centres et sur le tremblement de terre dans l’état du Gujarat. J’avais 19 ans. C’était une claque dans la figure ! Une leçon de vie. Ici je retrouve les vraies valeurs qui m’ont fait choisir ce métier, mais qui m’ont aussi fait idéaliser la profession. Beaucoup d’infirmières viennent en Inde faire du bénévolat pour retrouver ces valeurs, cette chaleur humaine qui se perd de plus en plus dans nos hôpitaux.

Calcutta est une ville paradoxale qui te « fou une baffe et t’embrasse en même temps ». Tant de voyageurs arrivent ici dans l’idée d’y passer juste un jour ou deux et ils sont encore là après un mois. Calcutta ne ressemble à aucune autre ville indienne, il y a ici une énergie d’amour, de joie et d’espoir époustouflante.


Noel à Calcutta


Je ne regrette pas le choix d’être venue à Calcutta pour les fêtes de fin d’année. Jamais je n’aurais imaginé qu’il régnait ici une ambiance de fête tout le temps ! Jamais je n’aurais pensé que Noël à Calcutta puisse être aussi magnifique !

Le 24 décembre, une équipe de volontaires a organisé une fête sur le toit d’un hôtel. Avec Chloé et Simon, nous nous sommes occupés de la préparation d’un punch aux fruits et rhum. En Inde, tout peut devenir aventure et rigolade. Le simple fait d’acheter les ingrédients pour notre cocktail a été une véritable aventure ! Ce n’est pas comme en Suisse où nous parquons notre véhicule devant le supermarché et achetons tous les ingrédients que l’on met dans le coffre de la voiture. Ici, il faut aller à la recherche des ingrédients, pour cela nous avons un guide qui nous aide à nous repérer au New Marquet, un immense bazar où on trouve de tout. Bref, notre cocktail pour 70 personnes a eu un beau succès !

Une équipe de volontaire a organisé un spectacle pour les sœurs de la charité et les autres volontaires. Ce spectacle est en fait le seul moment de distraction dans l’année pour les sœurs. Impressionnant de voir un tel investissement des volontaires qui en quelques jours ont monté un tel spectacle !

Nous avons fini la soirée sur le toit d’un hôtel. Nous étions plus de 70 personnes, venant de tous les coins de la planète, à partager ce moment ensemble. Même si l’on ne se connait pas, on a l’impression de se connaitre, les discussions vont très vite à l’essentiel. Ici on rencontre des gens vraiment extraordinaires !

Et puis, un groupe de musicien nous a fait un concert vraiment très beau. Il y avait le canadien et l’australien a la guitare, les deux japonais avec leurs instruments, la française et son tabla, le français et son instrument sud-américain… Une ambiance vraiment géniale !

Calcutta, c’est un peu l’ambiance « l’auberge espagnole » où des gens de tous les pays se rencontrent, vivent ensembles, font la fête… Oui tous les soirs c’est la fête sur le toit de l’hôtel ! On discute, on boit une bière, on chante… et malgré le fait que je sais que je dois me lever à 6h15 je me couche toujours trop tard.

Je dors dans un grand dortoir très bordelique mais super « cool » ! James le maltais a même décoré le dortoir avec des étoiles de Noël. Il y a le vieux japonais qui est là depuis un moment et qui ne parle pas beaucoup, mais quand il commence à parler, il ne s’arrête plus. Il y a Anny la finlandaise aux rastas qui est là depuis une année et qui travaille chez mère Teresa, elle m’impressionne beaucoup…Il y a Claire la Maltaise qui est venue à Calcutta pour une année. Elle est arrivée avec 400 euros seulement, mais elle a tellement confiance en la vie qu’elle est sûre qu’elle va pouvoir rester ici une année. Elle rayonne, elle chante merveilleusement bien et elle aide les gens dans la rue, elle nous montre qu’avec pas grand-chose on fait déjà beaucoup, elle nous donne aussi une belle leçon de solidarité, d’amour et d’humilité.

Le 25 décembre, c’était la fête dans la rue, on dansait même au milieu de la route. Chloé mon amie belge a eu une super idée : acheter 250 bonnets et des écharpes et les distribuer aux plus pauvres. Nous sommes donc allé avec Chloé, Simon l’italien et Mathias le chilien distribuer les bonnets aux pauvres qui vivent dans les bidonvilles.


Travail au dispensaire


Ma formation m’a appris à être une infirmière réflexive. Cependant, ici, il mieux vaut ne pas trop réfléchir à ce que l’on fait, ni aux différentes situations que l’on rencontre, pour pouvoir tenir le coup.

Oui c’est parfois dur ! Il y a des plaies horribles ! Ça coule, ça pue, ça grouille de vermine, ça saigne… ça fait mal… on gratte, on coupe, on éponge… On garde espoir même dans les situations les plus dramatiques…

J’étais seule au dispensaire cette après-midi, j’ai fait avec les moyens du bord. Pas besoin d’être médecin, ici on apprend sur le tas. On est très souvent impuissant, on apprend à dire NON. Non, on ne peut pas sauver tout le monde. Non, on ne peut pas donner à tout le monde. Non, on ne peut parfois plus rien faire... Parfois, la seule chose qu’on peut faire c’est donner un sourire, ne pas ignorer la misère, redonner juste un peu de dignité a ceux qui en n’ont plus.

Parfois, l’odeur me donne des nausées, j’aurais envie de ne pas voir ces plaies, j’ai peur de ce qu’il y a dessous le pansement… Mon estomac doit bien s’accrocher ! L’important, c’est de garder l’espoir, de travailler dans la joie et avec le sourire.

Les mains se joignent, les sourires réchauffent les cœurs, les chants redonnent la joie et calment les douleurs, l’amour est plus fort que tout. Mon cœur grandit chaque jour un peu plus…

La fête tous les soirs permet d’oublier les dures images de la journée. Jamais je n’avais senti autant la vie qu’ici à Calcutta ! Et jamais je n’avais autant fait la fête de ma vie ! C’est vraiment la Cité de la Joie !

J’ai vécu tant de moments forts avec les malades de Prem Dam et du dispensaire, avec les autres volontaires et les sœurs de Mère Teresa, avec les voyageurs de tous les pays du monde… J’ai vécu un mois d’expériences très enrichissantes. Je réalise à quel point l’on gagne bien plus que ce que l’on croit donner… J’ai pris pas mal de recul par rapport à l’humanitaire et aux ONG et mon regard sur l‘humanitaire a changé… De plus, si je souhaite réellement aider et apporter quelque chose de concret, je dois m’investir sur une plus longue durée, ce que je ne me sens pas prête pour l’instant. J’ai donc choisi d’assouvir ma soif de découvertes et de connaissances jusqu’à ce qu’un jour je pose mon sac et enfin je pourrais donner tout le meilleur de moi-même…




[1] L’Hindustan Ambassador a été produite de 1957 à 2014, conçue sur la base du modèle Oxford du constructeur britannique Morris. Les importations de voitures étrangères étant taxées par le gouvernement, l'Ambassador et la Padmini dominent le marché indien durant plusieurs décennies. Les ventes diminuent sous l'effet de la libéralisation du marché automobile indien, entamée en 1985. Les constructeurs étrangers sont autorisés par le gouvernement indien à commercialiser leurs modèles les plus récents. La baisse de la demande entraîne l'arrêt de sa production en 2014. (wikipédia)


[2] La Cité de la joie (City of Joy) est un film franco-britannique réalisé par Roland Joffé, sorti en 1992. Ce film est une libre interprétation du livre de Dominique Lapierre, également appelé La Cité de la joie, et publié en 1985

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