10. Vers le Cachemire en moto



Enfin, on s’est enfin décidé à reprendre la route. C’est ça la vie du voyageur, arrive un jour ou il faut repartir, aller plus loin… Dire au revoir, ce n’est pas toujours facile mais je pense qu’on garde le meilleur de chaque endroit et chaque personne rencontrée. Les souvenirs restent gravés, on a beaucoup appris, puis plus loin il y aura autre chose à apprendre ou à vivre. Le voyage, c’est l’école de la vie, c’est aller à l’essentiel. Oui on peut dire que j’ai la belle vie, je me suis donné les moyens de vivre mes rêves, j’ai eu la motivation de sortir d’un système qui consiste à perdre sa vie à vouloir la gagner, je préfère vivre tout simplement.


« Apprends à écouter ton cœur, à lire les signes du destin et par-dessus tout, à aller au bout de tes rêves». Paulo Coelho


L’Enfield est bien chargée, presque un peu trop, mais j’ai un bon chauffeur. Quatre heures de route au travers des paysages de montagnes imposantes brunes, jaunes, mauves, rouges, de gros cailloux, de dunes de sable… Un désert coloré et ponctué d’oasis de vie là ou chaque rivière passe. Que c’est beau ! On ne se lasse pas de ces paysages somptueux que nous offre le Ladakh! Dans chaque village, on nous accueil avec le sourire, les enfants nous tapent la main, les travailleurs de route nous crient Jullay pour nous saluer. On aurait presque l’impression d’être des héros…


Lamayuru est au cœur de paysages lunaires époustouflants. On croirait rêver tant c’est magnifique et irréel! On a roulé sur la lune…

Au réveil, après une nuit à Lamayuru, il pleut si fort qu’on décide de ne pas reprendre la route. Les précipitations au Ladakh sont égales au Sahara, mais avec le changement climatique, il pleut de plus en plus ces dernières années ce qui représente un véritable danger pour les habitations qui ne sont pas construite pour supporter autant de pluie…

On a profité pour visiter le monastère et se remplir de bonnes énergies. Avec d’autres voyageurs on a partagé de bons moments à discuter, à boire des tchai, manger, jouer aux échecs et boire des tchai encore… (Oui, je me drogue au tchai depuis que je suis en Inde…)

Lendemain matin, la moto chargée, on décide de reprendre la route vers Kargil mais la pluie a décidé de nous suivre ainsi que les rafales de vent. Encouragé par les panneaux le long de la route – les panneaux de BRO – qui disent «when the going get‘s tough, the tough get‘s going » (quand le voyage devient dur, les durs continuent le voyage).


Arrivé à Kargil, c’est comme un petit choc, nous voilà de retour en Inde. Cette Inde dont nous avions pris vacance au Ladakh où tout est tellement tranquille et paisible. Ici, voilà que la vie te pète en pleine gueule (pardonnez-moi l’expression mais l’Inde c’est bien ça, c’est tout qui te pète en pleine gueule !), à chaque coin de rue une surprise surgit… Les couleurs, les odeurs, le bruit, les klaxons parfois insupportables, le grouillement… Les fous sur la route…


On continue la route après Kargil, sous la pluie et le vent (quand la route devient difficile, les durs continuent le voyage), nous avançons vers Drass, dans un décor qui de plus en plus s’éloigne du Ladakh. Plus on avance, plus on a l’impression que le Ladakh est déjà loin derrière nous. Drass, l’endroit habitable le plus froid du monde après Oymyakon en Sibérie. La nuit, nos voisins de l’étage du haut ont été si bruyants qu’il fut difficile de fermer l’œil. En effet, une bande de rats faisait la fête à l’étage au-dessus faisant de drôles de bruit toute la nuit. On avait l’impression qu’il y avait un gros déménagement en dessus de notre tête… Bref en Inde, il faut toujours s’attendre à tout et surtout à être parfois dérangé par des bestioles plus ou moins sympathiques…


On a vite compris pourquoi Drass est le deuxième endroit habitable le plus froid du monde en reprenant la route en direction du col le Zoji La (3529 mètres) qui sépare le Ladakh du Cachemire. Il faisait un temps épouvantable et la route fut difficile, certainement plus difficile encore que la route Manali – Leh. Bravo Joe pour ce bel exploit que de conduire ta moto sur des routes pareilles par un temps pareil ! On s’en souviendra ça c’est sûr ! C’est ça l’aventure ! On se souvient mieux des moments les plus difficiles et pénibles, certainement car ils nous renforcent encore plus…

Au pied du Zoji La, sous les rafales de vent et de pluie, glacé jusqu’aux os, on croise des bergers avec leurs troupeaux de chèvres et moutons sur la route. Ils nous font signe qu’on est fou !!! Je prends presque peur, eux qui sont si « strong », des dur à cuire, ils nous traitent de fou de s’élancer sur cette route ? Qu’est-ce qui nous attend ? Comment est la route ? Oh j’espère que là derrière cette montagne il y a un merveilleux soleil qui nous réchauffera. Je bouge régulièrement mes doigts glacés, Joe se ramasse le vent en pleine face, comment fait-il pour slalomer entre les flaques d’eau, la boue, les cailloux? Conduire une moto aussi chargée n’est pas de tout repos. Etre à l’arrière, ce n’est pas toujours assoir son cul et profiter du paysage. Il faut suivre le mouvement de la moto, s’accrocher dans les parties difficiles et faire le copilote dans les virages en aiguilles. Mais j’ai bien moins peur qu’en bus local et voyager en moto est une expérience fantastique !


Arrivé au sommet du col, nous avons devant nous le Cachemire, un paysage vert éclatant, des montagnes imposantes coiffées de nuages, un ciel bleu qui se devine au loin… Une descente sur un chemin étroit, boueux, de virages en aiguille le long de la falaise nous attend. On comprend mieux pourquoi les bergers nous ont traités de fou maintenant. Oui, elle promet d’être terrible cette route ! Au sommet, on est accueilli par des militaires aux gilets par balles et portant leur mitraillette, des militaires postés là dans cet endroit paumé et froid. Ils nous préparent un tchai là dehors au bord de la route et ils sont tout contents d’avoir un peu de compagnie. Salah Malekum Kashmir ! Un accueil plutôt surprenant à notre arrivée au Cachemire qu’on n’oubliera pas de sitôt.


Après une descente du Zoji La difficile et aventureuse, on est enfin sur des meilleures routes goudronnées. On traverse des paysages d’un vert éclatant, des rivières d’un bleu magnifiques, des champs de blé et de riz entourés de hauts sommets enneigés. Que c’est beau ! Cela ressemble aux Alpes Suisses, mais en plus imposant, plus vert encore, plus idyllique, plus parfait.

On s’arrête à Sonamarg, une petite ville touristique plantée dans un décor montagneux superbe. On rencontre Manzoor, un propriétaire de house-boat qui nous propose de le suivre jusqu’à Srinagar. Connaissant la réputation très business des Cachemiris, on est très méfiant mais finalement on va voir ce que Manzoor nous propose. Looking is for free, comme on dit en Inde. Là, on découvre un vrai p’tit coin de paradis, une gentille famille, deux bateaux. Un bateau plus luxueux habité par deux Français et un Chilien et notre bateau plus rudimentaire mais cosi et charmant. Il faut juste faire attention que les planches en bois ne cèdent pas sous nos pieds. Sur le bateau plus luxueux, il y a ce dont on a rêvé durant tout le trajet en moto mais qu’on ne pouvait espérer trouver ici en Inde : une baignoire ! Prendre un bon bain chaud sur un vieux bateau en bois dans un décor british sur un lac… je vous laisse imaginer…


Confortablement couchée dans mon hamac sur le petit pont du bateau, je me laisse rêvasser devant la vue idyllique... Imaginez un lac reflétant comme un miroir, un vieux bateau en bois flottant sur l’eau, entouré de nénuphars, de roseaux, de quelques canards, de martins pêcheurs… Le son des cigales et le chant de la mosquée qui retenti partout autour de moi cinq fois par jour donne à l’endroit une atmosphère encore plus particulière. Joe assis sur un ponton en bois tente de pêcher avec beaucoup de patience mais il n’y aura malheureusement pas de poisson pour ce soir au menu…




Srinagar, la vie sur l’eau


« Bordée par la chaine du Pir Panjal et celle de l’Himalaya, la vallée du Cachemire est à cheval sur l’Inde et l’Asie centrale. Cette terre, musulmane par sa culture et son apparence, est plus proche de l’Afghanistan ou de l’Iran que des Etats voisins du Punjab et de l’Himarchal Pradesh. La vallée abrite un paysage plat de terres cultivées, avec des champs en terrasses délimités par des vergers d’arbres fruitiers, de noyers et des rangées de peupliers, dominés par des sommets enneigés.

Autrefois très tranquille, le Cachemire est en proie aux violences depuis l’Indépendance, époque à laquelle le royaume à majorité musulmane se rattacha à l’Inde plutôt qu’au Pakistan. De récentes négociations ont néanmoins abouti à une accalmie, de sorte que le Jammu et la vallée du Cachemire sont plus sûrs aujourd’hui qu’ils ne l’ont été depuis 1989 ». (Lonely Planet 2008)


Quel véritable changement de décor après le Ladakh ! A Srinagar, je vis dans une grande maison flottante sur le lac Dal. On a passé quelques jours dans la famille de Mansoor, dans un houseboat charmant et plutôt rudimentaire sur le Nageen lake, un petit lac à côté du fameux lac Dal. Puis on a déménagé chez le frère d’un ami de Joe, dans un magnifique bateau classe A (avant la deluxe classe). On m’appelle Maharani (ce qui signifie princesse) et on prend soin de nous comme des rois.

Par contre, plus je passe du temps dans la famille, plus on me considère comme une des leurs… Alors, on attend de moi que je fasse la cuisine, la lessive (laver les chaussettes de mon homme par exemple) et comme toute femme musulmane, on attendrait de moi que ne sorte pas et que je reste à la maison pour accomplir toutes les tâches quotidiennes. C’est parfois difficile pour une femme occidentale de comprendre cette culture musulmane et ces règles… Tout comme comprendre les mariages arrangés entre un homme et une fille qui a tout juste 15 ans (mais ici l’âge ne se calcule pas, on ne fête pas les anniversaires…). Le port du voile, je commence à m’y habituer et finalement je commence même à apprécier, d’ailleurs avec le voile et l’habit local, on me prend pour une cachemirie.


Dans un décor datant de l’époque british, on admire le spectacle des aigles survolant le lac, des canards, des shikara, les bateaux taxis colorés et des marchands ambulants navigants et tentant désespérément de nous vendre des handicarfts (boites de papiers mâchés, objets en bois, bijoux, cold drinks) mais ils ont vite compris que nous n’étions pas de bons touristes consommateurs, alors on nous fout la paix.

Le Lac Dal est souvent comparé à Venise, garni de jardins flottants, de fleurs de lotus et nénuphars, où l’on navigue dans les canaux où des milliers de house-boat se font concurrence.

Pour l’histoire, la tradition de vivre sur l’eau remonterait au XIX ème siècle. Les étrangers ne pouvant posséder une maison sur le sol du Cachemire, les Britanniques se mirent à faire aménager luxueusement des péniches, des « house-boats » qui font le bonheur ou le malheur (suivant dans quelle arnaque on tombe) des touristes.




Au marché flottant, tôt le matin à 5h, on se balade en barque dans un embouteillage de barques remplies de légumes et de fruits. Il y a même le type au T-shirt jaune avec une inscription comique dont j’ai oublié la citation, lui il vent le haschich… On s’achète des greens chilis (c’est l’apéro de Joe, deux chilis vert frais et croquant pour mettre le feu, avec ça parait-il qu’on ne tombe jamais malade, les bactéries ne survivent pas à la flamme du green chili).


Le réveil a été matinal, les musulmans se lève à 4h du matin ! C’est le ramadan, ils jeunent de 7h du matin à 19h du soir, il en faut de la volonté pour tenir le coup ! Ils prient 5 fois par jour. C’est un drôle de concert que d’entendre le son des mosquées qui retenti tout autour de nous, cela donne une atmosphère encore plus particulière à l‘endroit. Petite rectification, après quelques jours dans notre house-boat, on n’en peut plus de ce bruit incessant des mosquées ! Ne compter surtout pas pouvoir dormir un vendredi soir en période de ramadan, les musulmans crient toute la nuit !

En nous baladant au clair de lune sur le lac, Joe devient presque un bon shikara man, il arrive maintenant à pagailler d’un seul côté sans que la barque tourne sur elle-même. Mon job à moi c’est de puiser l’eau qui rentre dans cette vieille barque toute pourrie! C’est plutôt comique de voir deux touristes se promener la nuit sur le lac dans une vieille barque qui prend l’eau… Romantique tout ça !

Srinagar c’était aussi l’occasion pour moi de me plonger dans le monde du business. Joe a acheté des objets en bois de noyer pour l’exportation, on en a passée des heures dans le shop et dans les ateliers où de superbes boites en bois sont travaillées et sculptées. Puis on a passé des heures à boire des tchai et à négocier les prix. Intéressant le monde du business…

L‘autre jour, on a entendu un énorme BOUM ! C’était un attentat. On n’était pas très loin… Ça fait bizarre… Pourquoi tant de violence dans un endroit aussi idyllique ? Pourquoi tant de violence dans une période comme le ramadan et toutes les valeurs que prônent la culture musulmane?

Confortablement installé dans notre canapé en Occident, on regarde tous les jours les images de la violence à la télévision mais lorsqu’on voyage dans les pays où cette violence fait rage, on ressent les choses différemment, on se questionne, on se révolte, on réalise à quel point le monde va mal…


Aujourd’hui après 15 jours passés au Cachemire, nous avions décidé de reprendre la route en moto vers Jammu puis Amritsar. Malheureusement, comme à chaque fois que l’on veut prendre la route, la pluie se met à tomber comme pour nous dire de rester encore un peu…

Bye bye Himalaya somptueux où j’aurai tout de même passé près de 5 mois… Le voyage continue en direction d’Amritsar…




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